Dans un contexte où le vieillissement de la population américaine pose de sérieux défis en matière de soins de santé, l’utilisation de dispositifs technologiques comme les appareils compagnons d’intelligence artificielle (IA) soulève des questions fondamentales sur l’humanité des soins. Tom, un vétéran des Marines de 78 ans atteint de démence à un stade précoce, vit seul dans un ranch près de Raleigh. Sa fille, Lisa, lui avait installé une tablette d’IA l’automne dernier, conçue pour l’aider à gérer sa santé. Pendant trois mois, l’appareil fonctionnait correctement, lui rappelant de prendre ses médicaments et l’interrogeant sur son humeur. Cependant, lors d’une chute, l’appareil a échoué à enregistrer une interaction, posant la question : à quel point ces technologies peuvent-elles réellement remplacer les soins humains ?
Ce scénario met en lumière un problème croissant aux États-Unis, alors que plus de 70 millions de baby-boomers abordent des âges avancés avec des soins de santé complexes à gérer. Les médecins gériatres, formés pour répondre à cette complexité, deviennent de plus en plus rares. Actuellement, il y a environ 7 000 gériatres certifiés dans le pays, ce qui ne représente pas un à chaque 10 000 personnes âgées. Dans les zones rurales, ce chiffre est souvent encore plus faible. Les programmes de bourses en gériatrie sont parmi les moins sollicités, en partie en raison de salaires inférieurs par rapport à d’autres spécialités médicales.
Face à ce manque de professionnels de santé, la Silicon Valley entre en jeu, en développant des solutions technologiques pour le marché des soins aux personnes âgées, qui devrait valoir 322 milliards de dollars d’ici 2034. Des robots commencent à être intégrés au sein des maisons de retraite pour pallier le manque de personnel, sous l’argument que la technologie peut suppléer à ce que les humains ne peuvent pas fournir.
Toutefois, l’intégration de l’IA soulève des questions critiques. Bien que des innovations telles que la détection des chutes et la gestion numérique des médicaments montrent un potentiel, il est essentiel de s’interroger sur leur fonction : améliorent-elles les relations humaines ou tentent-elles de les remplacer ? Une étude de l’Université George Mason a révélé que près de la moitié des soignants de personnes atteintes de démence manquent de confiance dans leur capacité à utiliser ces outils numériques, une situation aggravée lorsqu’ils doivent gérer ces systèmes pour d’autres.
À l’heure actuelle, 63 millions d’Américains sont des aidants familiaux, et 78 % d’entre eux ont signalé des niveaux d’épuisement significatifs. Moins de 11 % ont reçu une formation formelle dans ce domaine, et un soignant sur cinq admet que sa propre santé est en déclin. Face à cette réalité, il est impératif qu’une politique de soutien plus robuste émerge pour répondre aux défis de soins.
Des suggestions émergent quant à la nécessité de développer des modèles de soins hybrides, combinant une surveillance basée sur l’IA avec une attention humaine et formée. La technologie peut signaler des anomalies comme un rythme cardiaque irrégulier, mais ne peut pas déduire des informations émotionnelles et psychologiques cruciales qui sont souvent révélées par la présence humaine. Ces observations ne peuvent être réalisées que par des personnes formées et empathiques.
Des investissements dans la formation et le soutien aux professionnels gériatriques sont également essentiels. Cela inclut des exonérations de prêts pour ceux qui choisissent de se spécialiser dans ce domaine, ainsi que la création de programmes intergénérationnels qui captivent les jeunes et les connectent aux aînés de leur communauté.
Bien que des solutions technologiques puissent renforcer le secteur des soins aux personnes âgées, il est impératif de veiller à ce qu’elles ne remplacent pas les interactions humaines cruciales. L’expérience de vie, le jugement et l’empathie sont des aspects qui ne peuvent pas être reproduits par des algorithmes, et ce sont ces éléments qui sont essentiels dans le parcours de vieillissement, souvent difficile, que vivent les aînés de ce pays.
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